mardi 22 mars 2016

Equinoxe carolopolitaine











Ce week-end du 19-20 mars 2016 qui correspondait à la fois à l'équinoxe de printemps et aux derniers jours du printemps des Poètes  aurait dû être le point d'orgue de cette manifestation nationale, à plus forte raison à Charleville-Mézières, la ville natale d'Arthur Rimbaud souvent reconnu comme le génie mondial de la poésie.

Mais comme une équinoxe où le jour et la nuit sont d'égale longueur, le sentiment ressenti est parfaitement mitigé. Nous avons éprouvé de façon symétrique et opposée autant de plaisir que de déception.


Le plaisir, c'était d'abord d'être à Charleville.
C'était aussi d'assister à une conférence de Yanni Hureaux.  Un régal et pour certains d'entre nous, venus de Paris, un motif suffisant à lui seul.
Étrangement, cet événement ne mobilisa pas comme il l'aurait mérité.

Notre délégation parisienne de l'association des amis de Rimbaud s'attendait à un accueil un peu plus chaleureux en cette matinée glaciale. Nous ne venions pas d’Éthiopie, certes, quoique certains d'entre-nous, de l'association Charleville-Harar, s'y trouvaient encore il y a trois mois. Pour trois amis de Rimbaud, c'était leur première visite à Charleville, motivée par Arthur Rimbaud.
 L'époque semble révolue où ces visiteurs étaient accueillis à bras ouverts par le maire en personne avec un verre d'amitié.
Aucun membre de l'équipe municipale n'est venu nous rencontrer à un quelconque moment de la journée dont le programme avait été publié dans le journal.
Une ballade dont le parcours est annoncé, un déjeuner à "l'eau à la bouche" un restaurant servant une cuisine locale traditionnelle, une visite groupée du Musée Rimbaud puis une conférence d'une personnalité régionale dans l'auditorium du Musée de l'Ardenne, dans une ville quasi déserte.


Même Yanni Hureaux a dû se dire ce jour là que décidément, nul n'est  prophète dans son pays.

Mais les admirateurs d'Arthur savent le temps qu'il a fallu pour que Charleville célèbre son poète. Tout d'abord, ce fut une légère évocation  dans une salle dans le Musée de l'Ardenne, puis une salle entière. Puis cette salle fut transférée dans le vieux moulin, édifice contemporain de la place Ducale, qui au fil des années et depuis le centenaire de sa mort en 1991, est devenu le Musée Rimbaud; et enfin jusqu'à la dernière mouture inaugurée en 2015 sur laquelle il y a hélas plus matière à critiquer qu'à s'esbaudir .

Faisons notre autocritique. Plutôt que l'auditorium du Musée de l'Ardenne, nous aurions dû pour plaire au plus grand nombre choisir comme cadre une péniche sur la Meuse, allumer les lampions, faire venir un accordéoniste et que le vin coule à go-go !
Peu importe qu' on dénature l'oeuvre de Rimbaud par de grotesques célébrations; si les gens sont heureux de faire la fête, c'est le principal. Pour célébrer Rimbaud, point de bavardage ennuyeux et besogneux, dansons, chantons, buvons.
"Panem et circenses"; les empereurs de Rome avaient tout compris avec 2000 ans d'avance !

Hélas, Rimbaud n'a 1000 ans d'avance que depuis seulement un siècle et demi. Nous ne connaîtrons pas son véritable avènement, mais dans 800 ans, les historiens auront bien du mal à comprendre notre façon de valoriser notre patrimoine culturel.


Il en va de même pour la nouvelle scénographie du Musée Rimbaud, pensée par les mêmes cerveaux compliqués que la Maison des Ailleurs, située sur le quai Arthur Rimbaud adjacent au moulin Musée. 

Vouloir comme Arthur  "s'entêter à adorer affreusement la liberté libre" n'excuse pas tout. Et d'avoir défiguré un monument ancien, à savoir probablement le plus beau moulin à eau du monde, il faudra bien n'être pas Ardennais pour le pardonner .   

Aussitôt passé la porte principale, nous changeons de dimension. L'extérieur raffiné et exceptionnel était un leurre; nous croyions entrer dans un temple avec ses colonnes ioniques à bagues, nous sommes dans une cage d'escalier étriquée, noire, sombre, avec des ampoules bleues sur le mur noir que l'on peut confondre avec des patères lumineuses pour vestiaire branché de night-club.
Pour commencer, il faut monter dans le grenier pour redescendre ensuite. Une ascension, pour gagner l'ivresse de l'altitude puis la descente aux enfers ?
Ou bien l'illustration de cette phrase de Rimbaud : "Dans un grenier où je fus enfermé à douze ans j'ai connu le monde" ("Vies", Les Illuminations) .
Dans le grenier du vieux moulin repeint de blanc gris-bleuté, il n' y a que des chaises sous des douches sonores qui livrent des emboitements de poèmes, si on a la patience de les écouter .
"On ne part pas
" du grenier sans une certaine interrogation .
Au niveau inférieur, le deuxième étage, des vitrines sont adossées à la monumentale cage d'ascenseur, cube métallique  évoquant une "panic room" ou un bunker. 


Le progrès des Ardennes où Arthur publia en 1870 Le rêve de Bismarck sous le pseudonyme de Jean Baudry

L'intrigant cabinet de curiosités
L'étage intitulé "rêveries" présente un mélange d'oeuvres contemporaines en hommage à Rimbaud et des documents biographiques dont la plupart sont reproduits sur des écrans de smartphones.  Pour nous guider, il faut arracher une feuille explicatives d'un bloc fixé au mur. 
Poser une étiquette à côté des pièces présentées doit être d'un ringard !  L'organisation n'est pas chronologique. On cherche la cohérence.
Rimbaud blessé
Peut-être faut-il partager le génie chaotique de Rimbaud pour comprendre "que ça veut dire ce que ça dit et dans tous les sens" !
Une salle dite des manuscrits est plongée dans le noir tandis que dans une vitrine, une lumière rouge irrigue quelques lettres et photographies, sans doute originales vu le luxe de soin pour leur préservation. Il faut être graphologue pour déchiffrer l'écriture menue de Rimbaud. Le même texte imprimé en renfort de lecture n'aurait pas été de trop.





Finalement, la cabine de l'ascenseur est définitivement le seul espace vraiment compréhensible.  Il y a des boutons avec les chiffres correspondant aux étages, et d'autres commandant l'ouverture ou la fermeture des portes.  
Car sorti de l'ascenseur, le visiteur est à chaque étage dans un monde incompréhensible, hermétique, conceptuel, abstrait. Une fois de plus, Rimbaud est desservi par ceux qui croient lui rendre hommage.
Le problème supplémentaire est que l'ascenseur - sans doute obligatoire pour les handicapés - a défiguré l'intérieur du musée et même l'extérieur car sa cage cubique dépasse sous les arches du moulin.


Les Carolopolitains ne sont pas prêts de se réconcilier avec leur enfant maudit, jugé à tort responsable de ces hommages outrageants pour le patrimoine architectural. Rimbaud n'aurait pas demandé ça.

Ma dernière stupeur a lieu en empruntant la passerelle sous l'arche à la découverte d'une affiche originale d'Ernest Pignon-Ernest, jadis collée sur un des piliers dans la salle principale du Musée.  Remise ici, quelques mètres au dessus du lit de la Meuse, elle reçoit toute l'humidité possible. Des traces de ruissellement ont déjà attaqué la moitié de l'oeuvre.  Qu'en restera t'il dans quelques années ? Bien sûr, l'artiste est un spécialiste de cette démarche consistant à voir le temps naturellement opérer. Mais quand il avait fait don de cette affiche, rescapée de sa série de 1978, elle était destinée à demeurer intacte à l'intérieur du musée. 


Quelle contradiction de voir un support papier livré à l'épreuve de l'eau  en comparaison de l'excès de précaution pour exposer dans une lumière de sous-marin ou digne d'un reliquaire moderne des photographies et des lettres de la fin du XIXème siècle quand à la Bibliothèque Nationale, on peut admirer des enluminures médiévales bien mieux éclairées !
Nous sortons de là "effarés" et gagnons l'île, défigurée elle aussi, par un jardin de fleurs blanches symbolisées par des loupiotes blanches suspendues propres à éclairer un bal musette et menant à un belvédère urbain en béton gris nommé "adieu". C'est le mot de la fin et c'est exactement ce qu'on se dit.  Adieu, je ne suis pas prêt d'y remettre les pieds.



Même les saules qui pleuraient dans la Meuse ont été coupés. Il n'en reste que les souches.  Et ce n'est pas un accident. C'était prévu dans le plan. Rénovation rime avec destruction.On se demande quelle est la mission d'un conservateur du patrimoine ? 






"La vraie vie est absente" ....du Musée Rimbaud. 
Mais nous en retrouvons heureusement quelques fragments distillés avec amour et humour par Yanni Hureaux, nous réconciliant aussi avec Rimbaud et les Ardennes, à des années lumières de cette rimbadolatrie qui saccage tout. 
En marge de sa conférence, Yanni Hureaux nous dit qu'il y a antagonisme entre Rimbaud  et le principe de musée. Concevoir un "atelier Rimbaud" eut été plus approprié, un lieu vivant ou néophytes, amateurs et spécialistes y auraient trouvé matière à recherche, découverte et même expression, échange. Un concept qu'il a suggéré aux autorités concernées. A t'il été écouté ? On se le demande, il est question de rebaptiser l'ensemble des lieux Musée Rimbaud plus maison des Ailleurs en "Pôle Rimbaud". En tant que tel, c'est déjà amusant à défaut d'être ridicule, on pense à Pôle Emploi. Mais surtout, on entend Pôle comme le Paul de Paul Verlaine. Lapsus lacanien ?  Heureusement qu'il n'y a pas de "Pôle Verlaine" en projet.
Yanni Hureaux le 19 mars au Musée de l'Ardenne

A venir, un compte-rendu de la conférence de Yanni Hureaux sur "Rimbaud l'Ardennais"



lundi 21 mars 2016

Constat à l'amiable de dégât des eaux (de la Meuse) sur oeuvre d'art.

 En général, Pignon Ernest laisse volontairement ses affiches se dégrader en plein air.
Pieta contemporaine à Rome, sur une pile de pont sur le Tibre.

 C'est sa démarche artistique. Il déchire parfois lui-même les bords de ses affiches.
L'artiste avait offert il y a un peu plus d'une quinzaine d'années une version à peu près intacte de son Rimbaud en pied. L'affiche était collée (ou marouflée) sur un pilier dans la salle du Musée :

L’œuvre emblématique de Pignon-Ernest encore à l'intérieur du Musée Rimbaud en 2009.

 Las, avec les travaux du nouveau musée, les volumes et les espaces ont été complètement modifiés. 

Je me demandais en entrant dans le musée où le Rimbaud de Pignon Ernest serait réinstallé.

J'ouvre une porte de fer et j 'emprunte une passerelle surplombant la Meuse (comme Rimbaud, j'ai fixé mon vertige) .
Et là, stupeur, je distingue l'oeuvre de Pignon-Ernest. Juste là, en plein air, à quatre ou cinq mètres au-dessus de l'eau. 

Pourquoi l'avoir mise là , pour la soumettre à l'humidité ou carrément à une future crue ? 
En 1995, la Meuse avait inondé  Charleville et atteint un niveau de 6,15m ! Sur le moulin, une plaque de niveau  rappelle la crue record de 1995. C'était il y a  à peine plus de vingt ans .
Mais comme le chante Aznavour dans "La Bohême" c'est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.  Ils ne connaissent que "Ma Bohème" de Rimbaud.

Rimbaud prend l'air et l'eau aussi..


La Meuse coule quelques mètres plus bas, quand elle n'est pas en crue.







Pas besoin d'attendre une crue, qui réchauffement climatique oblige est inévitable, la dégradation par l'humidité a déjà commencé. Regardez le ruissellement sur toute la longueur : 



Pourquoi exposer la "demi-bite" de Rimbaud au nouveau Musée ?

Une oeuvre bizarre trône dans le nouveau Musée Rimbaud.  Arthur est représenté à moitié nu, portant sur un seul côté son costume de première communion. Cette image est inspirée de la photo ci-dessous.
On peut quand même s'interroger autant sur la symbolique de ce tableau que sur l'intérêt de le faire figurer dans les collections dans la même salle que les portraits réalisés par Cocteau, Picasso, Léger, Valentine Hugo et Ernest Pignon-Ernest.
On dit que le diable se niche dans les détails. Mais pourquoi représenter le sexe d'Arthur en premier communiant ? J'avoue être passé à côté du sens de ce tableau.
Arthur lui- même aurait du mal à prononcer : "ça ne veut pas rien dire!"


Le plus dommage est que "Le coin de table de Fantin-Latour" n'est pas exposé.
Il devait être trop grand mais pas assez gland...


mercredi 9 mars 2016

Attavisme d'Arthur Rimbaud : une malédiction en héritage ?




Une conférence à laquelle j'ai assisté en janvier dernier m'a inspiré une série de réflexions concernant les phénomènes de transmission de la mémoire ancestrale dans la famille d'Arthur Rimbaud. 
Aux notes que j'ai prises durant cette conférence dont je salue au passage le travail extraordinaire,  j'ai ajouté un certain nombre d'éléments trouvés dans les différentes éditions des biographies et oeuvres complètes que ce soit celle de Robert Laffont (Coll° Bouquins) ou dans la même collection du Dictionnaire Rimbaud de Jean-Baptiste Baronian, ou enfin la biographie de Jean-Jacques Lefrère. (éd° Fayard)  .  Même si toutes les hypothèses ne sont pas encore solidement étayées, elles ne constituent pas moins des indices, voire des pistes à approfondir .

De nombreux évènements de la vie du poète maudit pourraient être les échos inconscients de faits douloureux vécus par ses ancêtres. En scrutant les vies des ascendants d’Arthur Rimbaud sur quatre générations et en se limitant à la branche paternelle,  des indices troublants éclairent différemment la vie de « l’homme aux semelles de vent ».
L'enquête doit rassembler  sur au moins quatre générations les éléments généalogiques consignés pour la plupart dans les registres de l’état civil et les documents de famille (noms, prénoms, dates de naissance, mariage, décès, composition des fratries, professions, etc.).
 Une attention toute particulière est par exemple accordée aux prénoms et aux noms, marqueurs identitaires.
Il convient pour étudier le cas de Rimbaud d’avoir accès à son arbre généalogique.
Les Rimbaud sont originaires de Nantilly en Haute-Saône où la famille est attestée dès la fin du XVIIème siècle. Les Rimbaud étaient ouvriers-vignerons, Gabriel (1680-1735) a eu parmi ses enfants Jean (né en 1730) qui nous intéresse car il est l’arrière-grand père d’Arthur Rimbaud.
Jean, cordonnier, épousa en secondes noces en 1777 Marguerite Brotte -ou Brodt - ( 1752-1829). Le couple devait mener une vie conjugale orageuse car à la suite d’une dispute, en 1792, Jean quitta le domicile et ne reparut jamais. De son union avec Margueritte était né Didier (1786-1852) qui avait donc 6 ans quand son père abandonna le foyer familial.
Didier se souvient peut-être (ou sa mère le lui a révélé) que son père était parti à pied et à moitié dénudé, voire même pieds nus. L’auditeur se demande avec facétie si le proverbe « les cordonniers sont souvent les plus mal chaussés » trouve ici une origine ou une confirmation. Mais surtout est-ce pour conjurer le souvenir de la fuite du père en guenille que Didier, le fils, sera tailleur d’habits ? Ce qu’est devenu ensuite Jean nous reste inconnu. 
On peut signaler qu’un dénommé Rimbaud est impliqué pendant la Terreur à Dijon en 1794 mais il n’y a aucune certitude qu’il s’agisse de Jean.  Qu’il soit devenu un « sans-culotte » zélé ne manquerait pas de cocasserie dans la logique déjà citée plus haut. S’il disparaît sans laisser de trace, Jean lègue en revanche à ses descendants une « crypte encombrante » contenant le traumatisme de l’abandon de famille.

De son côté, Marguerite Brotte se remarie deux fois, d’abord avec un déserteur Danois puis avec Berger un forain qualifié de sans domicile fixe. Il est saisissant qu’une femme abandonnée par son premier mari soit amenée à rencontrer ensuite deux hommes marqués eux aussi par la désertion et l’errance! 

Didier exerce sa profession de tailleur à Parcey dans le Jura puis à Dole où il épouse en 1810 Catherine Taillandier qui lui donne quatre enfants dont le quatrième, Frédéric est né le 7 octobre 1814. Antoine Pacouret, un ami de la famille, est un militaire servant dans le 46ème Régiment d’Infanterie de Ligne. S’il n’a pas de lien de parenté avec les Rimbaud, il remplira la fonction de père de substitution et de héros de la famille pour sa participation dans les campagnes napoléoniennes. Antoine Pacouret est en tout cas une référence pour Frédéric Rimbaud qui embrassera lui aussi la carrière militaire dans le même régiment au début, ( et le 47ème ensuite en 1850) et qui comme lui encore sera décoré de la Légion d’Honneur, en 1854 quelques mois avant la naissance d’Arthur. Cette proximité de date entre la décoration du père et la venue au monde du fils n’est pas innocente car souvent le fantasme d’identification crée un fantôme et le porteur de ce fantôme se trouvera être Arthur Rimbaud.

Rimbaud le fugueur 

Arthur Rimbaud possède un goût addictif pour la fugue et pour la marche. Faut-il rappeler qu’avant d’abandonner définitivement le foyer familial, son arrière grand-père était compagnon cordonnier, statut qui implique un tour de France qui se faisait à pied.
 Quant à son père Frédéric, soldat dans l’infanterie, il était aussi par la force des choses un marcheur.
Le voyage, le mouvement et la marche apparaissent dès les premières lignes du collégien, dans un devoir en latin qui figure au début des œuvres complètes d’Arthur Rimbaud « Ver erat …» / « C’était le printemps.. » :
Ver erat, et morbo Romae languebat inerti Orbilius // C’était le printemps et Orbilius souffrait à Rome d’une maladie qui l’empêchait de bouger .
Pour sa convalescence Orrbilius gagne « les riantes campagnes » Puis quelques lignes plus loin: Interea longis fessos er oribus artus // Cependant, j’avais tous les membres rompus par mes longs vagabondages.
On remarque d’emblée une assonance entre le mot latin artus qui signifie membre (racine latine qui a formé le mot articulation ) et le prénom Arthur mais cela revêt une signification troublante en évoquant les circonstances de la mort à 37 ans de Rimbaud, amputé de la jambe droite et paralysé des autres membres, renvoyant au spectre de son personnage Orbilius.
Dans la suite du poème, un cortège aérien de colombes le soulève et le transporte vers les nues élevées où son front est ceint d’une « couronne de laurier tressé, semblable à celle d’Apollon » et Phébus lui-même écrit sur sa tête avec une flamme céleste: « TU VATES ERIS… // TU SERAS POETE ! »
Dans les années suivantes, Arthur Rimbaud n’aura de cesse de vouloir accomplir cette prophétie juvénile.
Et si Arthur remplace fantasmatiquement son aïeul Jean qui comme lui s’en est allé à pied sur la route, une résonnance supplémentaire est mise à jour entre l’ancêtre cordonnier, dont le métier est appelé en argot « bijoutier sur le genou » parce qu’il ferre les semelles avec des clous nommés bijoux, et celui que son ami Ernest Delahaye surnommera « l’homme aux semelles de vent ». 



Les deux premiers vers de « Ma bohème » l’illustrent parfaitement :

Je m’en allais les poings dans les poches crevées
Mon paletot aussi devenait idéal, 

Le paletot, pardessus, devenant idéal signifie qu’il n’a plus de paletot que le nom, c’est une idée de paletot. Ces vers pris isolément sont toujours aussi magnifiques mais en les rapprochant du souvenir de la fuite dénudée de son trisaïeul, ils résonnent de manière encore plus symbolique, argumentant l’idée d’une répétition dans le temps d’un acte ancestral. Même si cela reste pour le moment dans un registre purement poétique, ici affleure la racine d’un destin convié à épouser des chemins déjà pratiqués, que ce soit pour des vagabondages, des expéditions militaires, des pérégrinations d’agrément ou des voyages d’affaire.

La première fugue de Rimbaud a lieu pendant la guerre avec la Prusse en 1870. Tandis que le grand-frère Frédéric s’est engagé dans la garde nationale, Arthur en a été refoulé car trop jeune, il n‘a pas encore 16 ans. Sans prévenir sa mère, Arthur se rend à Paris fin août 1870 en passant par la Belgique mais se fait arrêter Gare du Nord à cause d’un billet de train non valide. Il est envoyé à la prison de Mazas d’où il sort en septembre grâce à l’intervention de son professeur Izambard. Avant de rentrer affronter le courroux maternel, il passe quelques jours salutaires à Douai où son professeur peut l‘héberger.

Les voyages d’Arthur Rimbaud peuvent également s’assimiler à une répétition du trajet du soldat Antoine Pacouret, le père de substitution de Frédéric. Arthur parcourt des distances quotidiennes comparables aux marches forcées des armées de Napoléon.

Dans «Une saison en enfer», il confesse avoir «vécu partout. Pas une famille d’Europe que je ne connaisse. » A cette date, il connaît déjà Paris, Londres et Bruxelles mais c’est après 1873 que ses périples s’intensifient. Dans son insatiable errance, Rimbaud visite les villes de Milan, Sienne Livourne en Italie (mai -juin 1875) Vienne en Autriche (avril 1876), Rotterdam aux Pays-Bas (mai 1876) , Semarang sur l’île de Java (juillet 1876) Stuttgart (février-avril 1875) et Brême ( mai 1877) en Allemagne. Le nom de Rimbaud est porté au registre des étrangers présents à Stockholm en Suède en juin 1877. Ernest Delahaye rapporte le voyage de Rimbaud en août 1877 à Copenhague au Danemark qui est pour rappel la patrie de Fransen le second mari de son aïeule Margueritte Brotte.

En novembre 1878, ce n’est certes pas la Berezina, mais Arthur Rimbaud narre dans une lettre écrite à Gènes son exploit récent : la traversée du Col du Gothard enneigé. Son expérience du « grand embêtement blanc» pourrait facilement se transposer dans l’hiver de la retraite de Russie de 1812.


 Il embarque pour Alexandrie le 19 novembre 1878 alors que son père vient de mourir à Dijon deux jours plus tôt. Rimbaud trouve du travail à Chypre où il reste six mois. En mai 1879, malade, Rimbaud rentre une nouvelle fois à Roche en France. Il retourne à Chypre l’année suivante au printemps 1880 puis au Yémen à Aden en juillet 1880. Enfin ce sera Harar en Ethiopie qui abritera sa résidence principale de 1880 jusqu’au début de l’année1891.

Dans «Une saison en enfer», Rimbaud préfigure le concept d’analyse transgénérationnelle en démontrant comment les égarements de son ascendance expliqueraient ses errances actuelles. A ce stade de la conférence, il nous apparaît avec évidence que plusieurs passages en particulier de « Mauvais Sang » illustrent de manière poétique une préscience de ce qui fondera un siècle plus tard le principe de la généalogie analytique: « J’ai de mes ancêtres gaulois l‘œil bleu blanc, la cervelle étroite et la maladresse dans la lutte […] Si j’avais des antécédents à un point quelconque de l’histoire de France! Mais non rien. » Puis Rimbaud fait une énumération fantasmée de toutes ces vies possibles dont il serait le maillon final dans une chaine de réincarnations successives de la même âme. « J’aurais fait manant le voyage de terre sainte, j’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme, […] Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. - Plus tard, reître, j’aurais bivouaqué sous les nuits d’Allemagne. […] Qu’étais-je au siècle dernier : je ne me retrouve qu‘aujourd‘hui. »

Voyageur impénitent, Rimbaud espérait toutefois se fixer et fonder un foyer. Il avait critiqué à distance son frère Frédéric pour ses choix de vie et en même temps demandait à sa mère de lui trouver en France une épouse convenable. En Ethiopie, une expérience de vie maritale tourna court avec Mariam, une femme Danakil qu’il renvoya chez elle.



A part son compagnonnage, scandaleux pour l’époque, avec Verlaine, on ne connaît aucune liaison stable chez Rimbaud. Est-ce là encore l’effet obscur d’un atavisme familial opérant sur sa vie à l‘insu de Rimbaud ? Ayant vu son père Frédéric abandonner femme et enfants ( tout comme avant lui Jean) Arthur pouvait-il fonder une famille ? Peut-être mais pas avant d’avoir fait fortune.

A nouveau, c’est un passage de « Mauvais sang » qui semble esquisser ses velléités à moins qu’il ne prophétise partiellement son destin personnel: « Ma journée est faite; je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons; les climats perdus me tanneront. […] Je reviendrai avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux: sur mon masque on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or: je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. » L’épouse qu’il envisage pourrait être une femme dévouée à assurer le repos d’un guerrier fortuné mais blessé. Blessé, il le sera. Soigné par une femme également mais par sa sœur. En revanche, il a manqué son principal objectif: la fortune qu’elle soit acquise par les affaires ou par la guerre. N’étant décidément pas disposé à se faire guerrier, il aura vainement tenté de s’enrichir grâce à la guerre.

Rimbaud le déserteur

Un premier signe est repéré dans son ascendance; son arrière grand-mère, Marguerite Brotte épouse en secondes noces Fransen un déserteur Danois. Ce dernier meurt à 37 ans le 23 août 1797. C’est également un 23 août, en 1891, que Rimbaud revient se faire soigner à Marseille pour être à proximité du port et prêt à embarquer pour l’Afrique dès que son état le lui permettra. Il meurt moins de trois mois plus tard âgé à son tour de 37 ans.

Mais une autre coïncidence est mise en évidence: même si Fransen n’est pas son ancêtre direct, Rimbaud sera lui aussi déserteur. Engagé dans la marine néerlandaise dans la seule fin de toucher la prime de 300 florins (600 francs-or) , il a embarqué le 10 juin 1876 de Harderwijk près de Rotterdam et a déserté à Semarang sur l’île de Java pour réembarquer comme matelot, sous un faux nom, à bord un navire écossais, épargnant ainsi sa prime, et se trouver à Charleville en décembre de la même année.
Isaac Israëls, Het transport der kolonialen (Transport of the Colonial Soldiers), showing recruits for the Royal Netherlands East Indies Army marching through Rotterdam to their transport to the Dutch East Indies[1]
On a la trace que Rimbaud a tenté de s’engager à Brême dans la marine américaine par une lettre d’engagement dans laquelle il se déclare en toute sincérité déserteur de l’armée hollandaise et cite de fictifs états de service au 47ème régiment d’infanterie - celui de son père - car Rimbaud n’avait jamais effectué son service national. Ce qui fait de lui une deuxième fois un déserteur.

A ce propos, la crainte d’un rappel de ses obligations militaires par les autorités françaises l’a hanté perpétuellement au point d’indiquer un faux nom pour se faire admettre en mai 1891 à l’hôpital de Marseille où il subira son amputation. Cette infirmité l’exemptait de facto de tout service militaire mais il a négligé cette évidence dans sa névrose obsessionnelle et cela jusqu’au seuil de sa mort.
Peut-être faut-il voir dans la mauvaise conscience d’Arthur Rimbaud vis-à-vis de la chose militaire le leg encombrant d’Antoine Pacouret, le héros de la Grande Armée, vétéran de la campagne de Russie et blessé à la jambe gauche et au bras droit.

Alors que Frédéric s’est pleinement inspiré de ce père de substitution en participant à la conquête de l’Algérie ( embarquant lui aussi un 10 juin mais 35 ans plus tôt en 1841. Frédéric Rimbaud a pris part à la Guerre de Crimée, connaissant à son tour l’ennemi russe et a obtenu, en même temps qu’un poste important dans l’administration arabe, le grade de capitaine supplantant cette fois son modèle. Mais sa progression dans la hiérarchie militaire s’arrête là, freiné probablement par ce qu’on appelle une « névrose de classe » qui lui aurait fait passer un avancement supérieur pour une trahison. L’obtention de la Légion d’Honneur par Frédéric Rimbaud constitue probablement le point d’orgue de sa carrière égalant une fois de plus son modèle, Antoine Pacouret. C’est donc une fée en uniforme qui s’est penchée sur le berceau Rimbaud né quelques mois plus tard …rue Napoléon !

Dans la composition intitulée « prologue » le jeune collégien Rimbaud présente un père officier Colonel des Cent-Gardes à Reims en 1503 qu’il décrit comme un « homme grand et maigre, chevelure noire, barbe, yeux, peau de même couleur. […] Il était d‘un caractère vif, bouillant, souvent en colère et ne voulant rien souffrir qui lui déplût» Pense-t’il encore à son père conquérant l’Algérie quand dans une autre composition en latin cette fois « Jugurtha » le jeune Arthur célèbre « un nouveau vainqueur du chef des Arabes » ? Arthur se transpose t’il dans le fils promis à devenir le « vengeur de la patrie » ?

Dans le même texte Rimbaud voit du Jugurtha dans Napoléon « Napoléon ! Oh! ? Napoléon! …Ce nouveau Jugurtha est vaincu! …Il croupit, enchaîné, dans une indigne prison! » A la date où Rimbaud écrit ces lignes, il faisait allusion au sort de l’empereur à Sainte-Hélène, il lui aurait fallu des dons d’extra lucidité pour prévoir que Napoléon III capitulerait à Sedan en 1870 et finirait ses jours en captivité comme son auguste prédécesseur.

Arthur baigne véritablement dans la culture colonialiste du moment quand il rend hommage tant à son père qu’au rôle civilisateur de la conquête de l’Algérie par la France « La France va briser tes chaînes et tu verras l’Algérie, sous la domination française, prospère! »

Par la suite, en dépit de cet héritage glorieux, Arthur Rimbaud n’a jamais recherché les honneurs offerts par la carrière militaire. Il ne s’est enrôlé dans l’armée hollandaise que dans un but lucratif et malhonnête afin d’empocher la copieuse prime et de déserter à la première occasion, bref d’arnaquer l’armée, manière inconsciente de tuer son père en trahissant les notions d’honneur et de droiture qui avait régi sa carrière sous les drapeaux.

Mais Rimbaud prenait-il une revanche sur l’abandon de famille par son père en rompant un contrat d’engagement militaire ? Déserter son foyer est-il autre chose que la rupture d’un contrat de mariage?

Pourtant, le destin de Rimbaud tourne autour de l’armée, de la guerre et des armes.
Si les historiens se divisent sur sa participation à la Commune de Paris, il est plus probable que Rimbaud ait appris le maniement des armes dans cette période de menace d’invasion prussienne en assistant à Douai à un entrainement au tir avec son professeur Izambard.

C’est par un coup de pistolet tiré par Verlaine en juillet 1873 que sa liaison avec son ami prend fin. 








En Afrique, Rimbaud se fait trafiquant d’armes auprès de Ménélik. A plusieurs reprises, il exprime le souhait de couvrir le conflit entre l’Abyssinie et l’Italie en tant que correspondant de guerre se retrouvant ainsi dans la délicate situation de juge et partie.

 Pourtant, on peut voir dans ces ambitions un saisissant revirement d’opinion avec l’époque où il critiquait ouvertement ses compatriotes et concitoyens de Charleville assiégée dans la lettre qu’il adresse à son professeur Izambard le 25 août 1870: « C’est effrayant de voir les épiciers retraités qui revêtent l’uniforme! C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres, qui chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières: ma patrie se lève! …Moi, j’aime la voir assise; ne remuez pas les bottes ! c’est mon principe. »



Le 17 avril 1871 Arthur confie auprès de Paul Demeny son overdose de la littérature de guerre au retour d’un séjour chez les libraires parisiens: « […] Que chaque libraire ait son Siège, son journal de siège -Le siège de Sarcey en est à sa 14e édition - que j’aie vu des ruissellements de photographies et de dessins relatifs au Siège. […] Telle était la littérature du 25 février au 10 mars. […] »

Rimbaud se montre ironique encore au sujet de l’idéal militaire dans les dernières lignes de «Mauvais sang » : « Feu ! feu sur moi ! […] Je me tue! Je me jette aux pieds des chevaux! […] Ce serait la vie française, le sentier de l’honneur ! » La recherche de l’honneur si cher à son père n’était décidément pas la priorité d’Arthur Rimbaud.






Rimbaud et son « autre Je » au seuil de la mort.



Dans ses correspondances, Arthur Rimbaud s’inquiétait de mourir loin de chez lui sans que personne n’en sache rien. Pourtant, pour l’état civil, Jean-Nicolas Arthur est mort à Marseille sous le nom raccourci de Jean Rimbaud. Sa mort le 10 novembre 1891 est passée inaperçue comme il le redoutait et l’enterrement s’est tenu en secret en présence de sa sœur Isabelle et de sa mère Vitalie. Frédéric son grand-frère n’y était pas convié. Même ses anciens amis apprendront sa mort avec retard tel Verlaine fin décembre 1891. Pareil pour Alfred Ilg l’ingénieur Suisse conseiller de Ménélik qui apprend la disparition de son ami français en 1892.


En 1871, l’ intuition que quelque chose d’impalpable agit sur nous s’était déjà révélée à Rimbaud et il le livrait dans la désormais mythique « lettre du voyant », prenant à rebrousse-poil le cogito ergo sum de Descartes: « c’est faux de dire je pense: on devrait dire : on me pense -pardon du jeu de mots - ( Avec on me panse. Lapsus lacanien prémonitoire pour celui qui finira amputé!) Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et Nargue aux inconscients qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait. »

Dans Délires I, Vierge folle, la phrase « Quelle vie! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. » est à rapprocher d’une pensée analogue qui semble avoir persisté chez Arthur Rimbaud, en témoigne une lettre aux siens datée du 15 janvier 1885 : « Enfin le plus probable, c’est qu’on va plutôt où l’on ne veut pas, et que l’on fait plutôt ce qu’on ne voudrait pas faire, et qu’on vit et décède tout autrement qu’on ne le voudrait jamais, sans espoir d’aucune espèce de compensation ».

Est-ce là une prémonition des actions opérées à notre insu par l’inconscient ? 

                                                                       
                                                                                    FIN

lundi 7 mars 2016

Qu'on ne se méprenne pas...

Le révolver qui a servi à faire feu sur Rimbaud
Qu'on ne se méprenne pas...

Ce blog n'a pas pour vocation principale de dézinguer Arthur.
Il s'agit plutôt de moquer ceux qui croyant le servir brouillent son oeuvre.  
 Le Catholicisme au fil des siècles a permis à ses papes, ses cardinaux et à ses évêques de vivre dans l’opulence tout en vantant la pauvreté de Jésus. Et dire que les Franciscains, les plus fidèles héritiers du Christ dans leur mode de vie dépouillé, ont été soupçonnés d'hérésie et sont passés à deux doigts du bûcher quand ils remettaient en question la hiérarchie de L’Église et son goût scandaleux du luxe ! Ils ont dû mettre de l'eau dans leur vin de messe et ravaler leur charge contre le Vatican pour ne pas avoir à répondre devant le tribunal de l'Inquisition.

Pourquoi cette petite digression historique sur la religion ?

Parce que notre société est en mal de spiritualité et en recherche perpétuelle d'idole à adorer.

Rimbaud, Marilyn Monroe, Bob Marley, Ernesto Che Guevara, Elvis Presley, Jim Morrisson,
Michael Jackson sont des icônes profanes sur lesquelles des adorateurs se jettent pour en arracher les débris dans une cohue où chacun espère tirer le plus gros morceau. Ensuite, les adorateurs munis de leur pitance vont dénigrer le morceau du voisin. Chaque adorateur croit détenir la relique la plus authentique de son idole et moque les autres. Ils s'autoproclament spécialistes de leur sujet d'obsession. Ils croient l'aimer mais ce n'est ni plus ni moins qu'une phobie obsessionnelle. Un amour mêlé de haine et cette haine se déchaîne à l'endroit d'autres qui veulent approcher, toucher la relique, en chiper un morceau.
Distribuant les coups de bec, les éminents spécialistes singent les querelles de charognards...
C'est le repas des hyènes, gare à qui ose s'approcher!

Je ne vais pas m'étendre sur le cas des autres icônes que j'ai citées avec Rimbaud. Chacun sait le culte qu'ils ont suscité et suscitent encore sans doute parce qu'ils ont en commun d'être morts relativement jeunes. Rimbaud est un cas à part dans ce groupe, il est le seul qui n'ai pas profité de sa célébrité.
Par conséquent, sa notoriété posthume fait de lui un candidat parfait à toute sorte de récupération.

André Breton est le premier  à avoir associé Rimbaud à son mouvement littéraire et artistique, ayant reçu à titre de caution morale le soutien officiel d'Ernest Delahaye, l'ami de jeunesse de Rimbaud à Charleville.  Ensuite, les querelles vont commencer, selon les sensibilités parfois religieuses ou politiques ou bien les moeurs, Paul Claudel, André Gide, et bien d'autres revendiqueront leur Rimbaud.
Jusqu'à ces derniers mois, la polémique était vive. Même si nous sommes privés hélas de deux figures de la rimbaldomanie , Jean-Jacques Lefrère et Claude Jeancolas, décédés le premier en 2015 et le second en 2016, il y a encore des remous dans l'univers Rimbaud.

A propos d'univers, justement, il y  eu l'énorme controverse, menée à tort, et ce malgré tout le respect qu'on lui doit, par Claude Jeancolas, contre la photographie retrouvée par les libraires associés Jacques Desse et Alban Caussé.
Après un peu plus de deux années d'enquête minutieuse sous la direction de son confrère ennemi Jean-Jacques Lefrère, la photo a été authentifiée. Mais Claude Jeancolas n'en démordait pas. Il ne reconnaissait pas Rimbaud sur ce coin de table à Aden, à l'hôtel Univers en 1880..

Échange entendu au salon du Livre ancien entre deux grands libraires parisiens :
- Non. C'est pas Rimbaud. Regarde, il a une tête de con. J'y crois pas.
- Si c'était toi qui avais trouvé la photo, t'y croirais!

Tout est dit.

Un problème d'égo mal placé.
Déjà en 1999, Jean-Jacques Lefrère avait trouvé une photo inédite de Rimbaud à Aden. En la publiant dans un livre intitulé "Rimbaud à Aden" il commettait un crime de lèse-majesté à l'égard de celui qui s'était taillé jusque-là la part du lion; Jeancolas s'était attribué l'exclusivité de tout nouveau livre illustré paraissant sur Rimbaud. La vexation avait atteint un tel point que dans les publications ultérieures de Claude Jeancolas, les deux photographies associées à Lefrere n'ont jamais été incorporées.



Et puis il y a eu le cadeau de Noël 2015 !
Cette photographie a été publiée dans le Paris-Match du 26 décembre 2015. Son inventeur Carlos Leresche croît dur comme fer y reconnaître le regard bleu d'Arthur Rimbaud, sauf que son bonhomme a les yeux noirs.  L'autre problème est d'ordre chronologique et paradoxalement même un historien aussi exigeant Franck Ferrand qui signe un article dithyrambique  ne s'y arrête pas.

La photo n'a été pas pu être prise avant l'année 1884, date de l'ouverture du studio du photographe Alexandre Crillon. Or en 1884, Rimbaud est en Abyssinie depuis quatre ans et d'après ses autoportraits, il ressemble plutôt à ça :

Son habillement est couleur locale, pas du tout occidental.
S'il est vrai qu'Arthur Rimbaud est repassé par le Caire dans ses années-là pour y faire publier un article dans le Bosphore Egyptien, il n'a jamais remis les pieds en Europe avant  avril 1891 et y mourir en novembre à Marseille.
Alors il faut être d'une sacré mauvaise foi ou préparer une arnaque pour oser prétendre que le moustachu replet de la photo retrouvée dans l'album d'une mondaine de la Belle Epoque, Liane de Pougy, au milieu d'autres courtisans enamourés et fats d'orgueil bourgeois, ne fait qu'un avec Arthur Rimbaud.




Mais en dehors de Jacques Bienvenu dénonçant la supercherie, j'ai été étonné de ne point entendre les gardiens du temple Baronian, Borer, Brunel, Claude Jeancolas - qui pour sa décharge était souffrant -   vitupérer comme il se doit contre cette imposture. Peut-être que le silence poli était la meilleure arme pour tuer dans l'oeuf cette histoire. Si cette photographie devait réapparaître lors d'une vente aux enchères attendant sa consécration à défaut d'une légitimité par la sainte loi de l'offre et de la demande, nous verrions  je l'espère nos hussards rimbaldiens, tel Don Quichotte, charger contre les moulinets du commissaire priseur avant que ne s’abatte fatidiquement son marteau d'ivoire.


 Par ailleurs, nous apprenons par la ministre de l'Education Nationale que Rimbaud est un auteur homosexuel.
D'ici peu, histoire d'insister dans l'anachronisme sociétal, on finira même par dire qu'il était gay.
 La ministre  a pour louable intention de sensibiliser les jeunes sur la discrimination sexuelle et d'éradiquer  dès le plus jeune âge  l'homophobie chez les écoliers. Sauf que par cette métonymie consistant à prendre une partie pour un tout, elle commet une grave erreur. Rimbaud n'est absolument pas le bon exemple.

 Rien dans l'oeuvre du jeune prodige ardennais ne fait l'apologie de l'homosexualité. Que le poète ait été récupéré comme porte-drapeau arc-en-ciel pour les homosexuels était inévitable, ces derniers avaient déjà d'autres trophées accrochés dans leur galerie de célébrités à qui on prête fort généreusement des expériences homosexuelles, Michel-Ange, Léonard de Vinci, Caravage...



Rimbaud à cause de son compagnonnage avec Verlaine était la victime idéale pour cet amalgame. Leur union a été totale, fusionnelle, et donc forcément, charnelle. Mais de là à réduire cet amour fou entre les deux poètes à l'aspect uniquement sexuel, il n' y avait qu' un pas et la ministre de l'Education Nationale l'a franchi. Car ce qui nous reste de Rimbaud et de sa période avec Verlaine se lit dans les poèmes de 1871 à 1873 et s'achève par l'oeuvre la plus emblématique : UNE SAISON EN ENFER. L'épisode faisant allusion à leur union les traite sous les personnages transposés de "La vierge folle" et "l'époux infernal", qui reste une transposition d'une relation hétérosexuelle (disons classique pour ne pas dire normale ) sous l'emprise comme Rimbaud l'avait voulu d'un "long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens".
Ni dans ses lettres, ni dans ses poèmes, Rimbaud ne traite de sa liaison avec Verlaine sous l'angle de l'homosexualité, il en est de même du côté de Verlaine, bien que ce dernier, a eu d'autres liaisons après Rimbaud avec de jeunes hommes, tels l'ardennais (!)  Lucien Letinois. Mais Verlaine cherchait encore dans ce type de relation le spectre de Rimbaud. Verlaine divorcé a fini sa vie entre deux femmes de petite vertu, signe que de son côté, les choses n'étaient pas clairement définies.

On sait que Rimbaud a voyagé avec Germain Nouveau mais de là à prétendre qu'il se soit passé autre chose qu'une amitié littéraire, c'est une tentation bien vite assouvie par ceux qui ne s'intéressent qu'au trou de la serrure. Rimbaud a essayé la vie maritale en Afrique, sans succès. Dans une de ses lettres, il parle de son désir de se marier, d'avoir un fils. Il demande à sa mère de lui trouver un bon parti.

Traiter de l'homosexualité de Rimbaud pour comprendre son oeuvre revient au même que de faire lire la dernière lettre du jeune résistant communiste Guy Moquet car c'est la seule où il ne parle pas de son engagement politique, il n'y fait que des adieux émouvants à sa maman comme n'importe lequel condamné peut les écrire dans un tel contexte.

Encore une fois, nos gouvernants sont à côté de la plaque (commémorative), ils veulent faire croire qu'ils maîtrisent le sujet et le desservent.


C'est à propos que je citerai Cocteau ( Les mariés de la Tour Eiffel)  : 

"Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur"



Concernant Arthur Rimbaud, le seul débat qui vaille la peine de s'affronter est celui où il est réellement question de son œuvre. 

Dans ce blog, je ne me moquerai jamais des rimbaldiens qui font avancer la recherche sur la poésie de Rimbaud.  Ils ont mon estime et mon respect.

Les bavards inutiles seront mes cibles...


Alcide Bava